Africa-Press. Kenya a officiellement mis fin à la plus longue et la plus importante mission de sécurité extérieure de son histoire, avec le retour du dernier contingent de 150 agents de sa police qui ont servi en Haïti dans le cadre de la “mission de soutien sécuritaire multinationale” mandatée par le Conseil de sécurité, selon une déclaration du ministre de l’Intérieur, Kibet Chumba Murkomen. Pendant près de 22 mois, cette mission est passée d’un pari diplomatique ambitieux pour le président William Ruto à un test difficile de la capacité des pays africains à diriger des opérations de sécurité complexes loin de leur continent.
La mission a été lancée en juin 2024 avec un mandat du Conseil de sécurité, par la résolution 2699 adoptée en octobre 2023, visant à soutenir la police nationale haïtienne face aux gangs armés qui contrôlent environ 90 % de la capitale Port-au-Prince. Bien que le Kenya ait promis d’envoyer 1 000 agents, le nombre réel n’a pas dépassé 730, selon les données du gouvernement kenyan, tandis que le total des forces multinationales est resté inférieur à 40 % du plafond fixé à 2 500 agents, comme l’a rapporté un média local.
Sur un budget annuel estimé à 600 millions de dollars, seulement environ 400 millions ont été sécurisés, la majorité provenant des États-Unis. Ruto lui-même a exprimé son amertume face à l’abandon de la communauté internationale dans son discours devant l’Assemblée générale des Nations Unies en septembre 2025, déclarant que ses troupes avaient reçu des véhicules d’occasion qui tombaient en panne et mettaient en danger ses agents.
Gains locaux et trois funérailles
Malgré les lacunes, un média chinois a indiqué que la mission kenyane a contribué à sécuriser des infrastructures vitales, notamment l’aéroport international Toussaint Louverture et le port maritime, ainsi que les principales voies de circulation de la capitale. Un autre média local a confirmé que des agents kenyans avaient formé plus de 2 000 membres de la police haïtienne. Le ministre de l’Intérieur a également lié la présence de la mission à “la transition pacifique du pouvoir exécutif” en Haïti en février dernier.
Cependant, le coût humain a été présent, avec la perte de trois agents de police kenyans au cours de leur mission, selon un média local. Des agents de retour ont également exprimé des plaintes concernant des conditions de service difficiles, notamment des problèmes d’approvisionnement et des retards de paiement, ainsi qu’une barrière linguistique dans un pays où la majorité de la population parle créole haïtien.
Transition vers une “Force de répression des gangs”
Conformément à la résolution 2793 adoptée par le Conseil de sécurité en septembre 2025, le dossier de sécurité est désormais transféré à une “Force de répression des gangs”, avec un effectif prévu de 5 500 agents et un mandat élargi permettant d’effectuer des opérations de renseignement et d’arrêter des suspects – une prérogative qui n’était pas disponible pour la mission kenyane, selon une analyse d’une plateforme spécialisée, avec un soutien logistique du “Bureau des Nations Unies pour le soutien en Haïti” qui a commencé ses opérations le 1er avril dernier, selon un communiqué officiel de l’ONU.
La direction de la nouvelle force a été confiée à un ancien responsable onusien sud-africain, Jacques Christofides, tandis que le Tchad s’est engagé à envoyer entre 800 et 1 500 soldats, dont le premier contingent est arrivé le 1er avril, rejoignant des éléments du Guatemala, du Salvador, de la Jamaïque et des Bahamas. Il est à noter que Nairobi a refusé de continuer à diriger la mission après avoir échoué à obtenir la présidence de la nouvelle force, selon des sources sécuritaires locales.
Leçon de Ruto et limites des “solutions africaines”
La mission a constitué un axe central de la vision du président kenyan William Ruto, qui vise à présenter le Kenya comme “un médiateur de paix” et à promouvoir une approche de “solutions africaines aux problèmes mondiaux”, dans une tentative de rivaliser avec les deux poids lourds traditionnels de la politique étrangère africaine: l’Afrique du Sud et le Nigeria, et de s’assurer une position avancée à Washington et à Bruxelles, selon une analyse d’un think tank américain. Son engagement en Haïti lui a conféré un capital diplomatique évident, comme l’a rapporté une agence de presse, exemptant la mission de la décision de l’administration de l’ancien président américain Donald Trump de geler l’aide extérieure au début de 2025.
Cependant, le bilan sur le terrain révèle la fragilité de ce modèle, car la capacité africaine à diriger des opérations de sécurité en dehors du continent reste tributaire du financement et de l’équipement occidentaux.
Après le retrait
La police kenyane rentre chez elle sous une pression interne croissante concernant l’impact de la mission sur la sécurité locale, tandis qu’un média local a rapporté des avertissements du directeur de la police haïtienne concernant des failles de sécurité qui commencent à apparaître à Croix-des-Bouquets, Delmas et au centre de Port-au-Prince avec le retrait progressif des troupes kenyannes, au point que des habitants ont tenté d’entraver le départ des derniers contingents, selon une station de radio locale.
En somme, le dossier haïtien pourrait servir de modèle intensif à la question de l’efficacité africaine dans le système international: l’ambition est grande, la légitimité est présente, mais l’infrastructure pour l’action sécuritaire internationale reste encore façonnée ailleurs. Entre la symbolique du départ des Kényans et l’arrivée des Tchadiens, la question la plus pressante demeure: l’Afrique peut-elle vraiment diriger, ou est-elle vouée à continuer à jouer le rôle de “mandataire”?





