Africa-Press. Le chercheur somalien Shafi’i Abtidon estime que le retour de la piraterie somalienne depuis la fin de l’année 2023 ne représente pas simplement une activité criminelle passagère, mais reflète l’interaction de facteurs locaux, régionaux et internationaux qui ont rétabli l’environnement ayant permis l’épanouissement de ce phénomène par le passé. Après des années de recul relatif, les réseaux de piraterie ont repris leurs activités à partir des côtes de l’État de Puntland, profitant de nouvelles variables observées dans la région et de la persistance des problèmes structurels que ni l’État somalien ni la communauté internationale n’ont réussi à résoudre de manière définitive.
Retour des fantômes de la mer
Le chercheur commence son étude en affirmant que l’activité renouvelée des pirates somaliens ne ressemble plus exactement à ce qu’elle était durant la vague de piraterie célèbre entre 2007 et 2011. Les nouveaux pirates sont devenus plus organisés et techniquement avancés, utilisant des navires qui les aident à suivre le mouvement des navires commerciaux et des pétroliers dans la mer Rouge et l’océan Indien.
Ce retour intervient à un moment où la région connaît de vastes troubles sécuritaires liés aux événements en mer Rouge, ce qui a ravivé les craintes internationales concernant le retour d’une des menaces les plus graves ayant affecté la navigation mondiale au cours des dernières décennies. Le chercheur rappelle que les opérations de piraterie précédentes ont coûté des sommes énormes à l’économie mondiale, et que les estimations de la Banque mondiale indiquent que la valeur des rançons payées entre 2005 et 2012 variait entre 339 et 413 millions de dollars.
Il souligne également que les attaques récentes ne se limitent plus aux eaux proches des côtes somaliennes, mais se sont étendues à des zones plus éloignées, ce qui reflète une évolution des capacités opérationnelles des pirates et leur capacité à opérer dans des zones maritimes plus larges.
Absence de système maritime
Le chercheur place la faiblesse du système maritime somalien au premier plan des raisons ayant permis le retour de la piraterie. Bien qu’il ait passé plus de deux décennies à tenter de reconstruire l’État, la Somalie manque toujours d’un appareil maritime capable de sécuriser ses longues côtes s’étendant sur plus de trois mille kilomètres.
Il indique que la garde côtière somalienne n’a pas encore réussi à jouer un rôle efficace dans la surveillance des eaux territoriales ou à poursuivre les réseaux de piraterie. La situation se complique avec la présence d’autres groupes armés actifs dans certaines zones côtières, ce qui limite la capacité de l’État à exercer un contrôle total sur l’espace maritime.
Dans ce contexte, le chercheur évoque les efforts turcs visant à reconstruire ce secteur par la création d’une base maritime pour la garde côtière dans le cadre d’un accord de coopération militaire entre Ankara et Mogadiscio, mais il estime que ces efforts n’ont pas encore atteint un stade permettant de changer l’équilibre des forces sur le terrain ou en mer.
L’environnement producteur de piraterie
Le chercheur ne considère pas le retour de la piraterie uniquement sous un angle sécuritaire, mais le relie aux conditions économiques et sociales des zones côtières. Depuis l’effondrement de l’État somalien, les eaux territoriales ont été soumises à des opérations de pêche étrangères à grande échelle qui ont épuisé les ressources halieutiques et nui aux intérêts des pêcheurs locaux.
Cela a conduit à une diminution des sources de revenus traditionnelles pour de nombreux habitants des côtes, contribuant ainsi à l’émergence d’un environnement social plus enclin à s’engager dans des activités de piraterie. Le chercheur souligne que le discours qui a accompagné l’émergence des pirates à leurs débuts reposait sur l’idée de défendre les eaux somaliennes contre les navires étrangers, avant que le phénomène ne se transforme progressivement en une activité basée sur l’enlèvement et la demande de rançon.
Il estime que la poursuite de la pêche illégale et l’absence de protection réelle des ressources maritimes rendent difficile l’élimination des conditions qui alimentent ce phénomène.
Troubles en mer et opportunité de retour
Le chercheur accorde une grande importance aux variables régionales qui ont contribué à la réactivation des réseaux de piraterie. Avec le déclenchement de la crise en mer Rouge et l’intensification des attaques des Houthis contre les navires, les priorités de nombreuses puissances navales internationales se sont tournées vers la sécurisation de la navigation dans ce couloir vital.
Ce changement a entraîné un recul relatif de l’attention directe portée à la lutte contre la piraterie au large des côtes somaliennes, ce qui a offert aux pirates l’opportunité de réorganiser leurs rangs et de reprendre leurs activités. Le chercheur souligne que cette relation ne signifie pas qu’il existe un lien direct entre les deux phénomènes, mais reflète plutôt l’impact des transformations sécuritaires régionales sur la redistribution des efforts internationaux.
Il indique que les pirates ont profité de cette nouvelle situation pour élargir le champ de leurs opérations et revenir à cibler les navires commerciaux dans des zones qui, au cours des années précédentes, étaient soumises à une surveillance maritime plus intense.
Évolution des outils des pirates
Le chercheur affirme que la rançon reste le principal moteur économique de la piraterie somalienne. Les revenus importants générés par les opérations d’enlèvement en font une activité attrayante dans un environnement souffrant de pauvreté, de chômage et de faibles opportunités économiques.
Cependant, selon l’étude, les pirates ne se contentent plus d’utiliser uniquement les moyens traditionnels employés au cours de la dernière décennie, mais ont développé leurs méthodes de travail et tiré parti de techniques plus avancées pour suivre les navires et surveiller leurs mouvements.
Le chercheur souligne que les pirates utilisent désormais des navires agissant comme des bases mobiles en mer, ce qui leur confère une plus grande capacité à mener des attaques loin des côtes, rendant leurs opérations plus flexibles et complexes qu’auparavant.
Conséquences dépassant la Somalie
Les effets de la piraterie ne se limitent pas à la Somalie, mais s’étendent à l’économie mondiale dans son ensemble. Les couloirs maritimes adjacents aux côtes somaliennes représentent une artère principale pour le commerce international, par lesquels transitent d’importantes quantités de marchandises et d’énergie.
Le chercheur estime que le retour des attaques maritimes entraîne une augmentation des coûts d’assurance et de transport, poussant les entreprises de transport à prendre des mesures de sécurité supplémentaires ou à modifier leurs itinéraires, ce qui a des répercussions sur le commerce mondial et les chaînes d’approvisionnement.
De plus, la persistance de ce phénomène menace les économies des pays de la Corne de l’Afrique et accroît l’instabilité dans une région déjà confrontée à de multiples crises sécuritaires et politiques.
Les nouveaux acteurs régionaux
Le chercheur souligne que l’environnement dans lequel évoluent aujourd’hui les réseaux de piraterie diffère de celui qui prévalait il y a une ou deux décennies. De nouveaux acteurs régionaux, des tensions sécuritaires croissantes, des réseaux de contrebande et des groupes armés opèrent dans un espace géographique imbriqué s’étendant de la Corne de l’Afrique à la mer Rouge et au golfe d’Aden.
Il estime que cet environnement complexe crée de nouvelles opportunités pour les pirates et complique leur lutte, surtout en raison des intérêts imbriqués, des routes de contrebande et des activités illégales qui se croisent parfois avec les activités de piraterie maritime.
Voies de confrontation et perspectives du phénomène
Le chercheur conclut que s’appuyer uniquement sur la dissuasion militaire ne suffit pas à éradiquer le phénomène. Les patrouilles maritimes internationales ont réussi par le passé à réduire les attaques, mais n’ont pas traité les causes sous-jacentes qui poussent à l’émergence de la piraterie.
Ainsi, toute approche efficace doit combiner sécurité et développement, en reconstruisant les capacités maritimes somaliennes, en soutenant les communautés côtières, en protégeant les ressources halieutiques de l’épuisement, en asséchant les sources de financement des réseaux de piraterie et en fournissant des alternatives économiques aux populations locales.
Il souligne en conclusion que le retour de la piraterie maritime est un indicateur de la persistance de la crise structurelle en Somalie, et que les nouveaux pirates sont plus développés et coordonnés que ceux de la décennie précédente. De plus, la poursuite des troubles régionaux et le manque de solutions fondamentales aux causes locales feront de ce phénomène un danger renouvelé pour la navigation internationale dans les années à venir.





