Senghor, Père de L’indépendance et Poète Majeur

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Senghor, Père de L'indépendance et Poète Majeur
Senghor, Père de L'indépendance et Poète Majeur

Par Mohamed Hasab Al-Rasoul

Africa-Press. Entre les rives du fleuve Sénégal et le tumulte de l’océan Atlantique, l’histoire de Léopold Sédar Senghor a commencé le 9 octobre 1906 dans la ville côtière de Joal. Il est né dans une famille aisée de l’ethnie « sérère », où son enfance a été bercée par les chants de l’église et les légendes tribales. En 1928, il s’est rendu à Paris pour étudier à l’Université de la Sorbonne, réalisant un exploit historique en 1935 en obtenant le diplôme d’« agrégation » en linguistique, devenant ainsi le premier Africain à maîtriser la langue du « colon » et à l’enseigner à ses locuteurs avec brio.

Le cheminement intellectuel: Philosophie de la négritude et domestication de la langue du colon

Dans les couloirs du Quartier Latin à Paris, Senghor a dépassé son statut d’étudiant pour devenir un projet de renaissance culturelle dans son pays d’origine. Du cœur de l’institution militaire française, et avec ses compagnons Émile Césaire et Léon Damas, Senghor a forgé une nouvelle conscience africaine ; il a adapté la langue de Molière pour en faire la voix de la négritude, déclarant que la poésie pouvait être un manifeste de libération, et que l’identité est le véritable pont vers la construction d’une civilisation universelle.

Sa capacité à faire de la « négritude » une philosophie qui ne se replie pas sur le passé, mais qui envisage l’avenir à travers ce qu’il a appelé « socialisme spirituel », témoigne de sa conviction que l’Africain a la capacité d’enrichir la civilisation mondiale par son âme et ses valeurs, tout comme la civilisation occidentale a influencé le monde par ses avancées scientifiques.

Senghor l’homme: Biographie familiale et lutte pour l’appartenance

Sur le plan personnel, Senghor a vécu une vie qui reflétait à la fois son déchirement et sa fidélité à deux continents. Il a épousé deux fois ; la première en 1946 avec Ginette Ebowé (fille de Félix Ébowé, premier gouverneur africain de l’Afrique équatoriale française), et a eu un fils, Philippe, qui est décédé jeune dans un tragique accident en 1981, un événement qui a laissé une profonde cicatrice dans l’âme du poète.

La vie personnelle de Senghor a été un véritable laboratoire de sa vision politique, incarnant ses mariages et ses relations humaines comme un concept de « transculturation » qu’il prônait, en tant qu’intellectuel pragmatique vivant de tout son cœur en Afrique et de toute son intelligence dans les horizons de la culture mondiale.

Le chemin vers Paris: Député au Parlement français

L’entrée de Senghor dans le monde politique à Paris n’était pas le fruit du hasard, mais le résultat des transformations d’après la Seconde Guerre mondiale en 1945, lorsque la France a décidé de donner à ses colonies une représentation à l’Assemblée constituante. Avec le soutien du vétéran politique sénégalais Lamine Guèye, Senghor a participé aux élections et a remporté un siège au Parlement français, s’appuyant sur sa réputation d’académicien éminent et de soldat ayant survécu à la captivité nazie pendant la guerre.

Depuis cette tribune, il s’est dissocié des « socialistes français » pour fonder en 1948 l’Union progressiste sénégalaise (UPS), cherchant à construire une entité nationale ancrée dans la réalité rurale sénégalaise et à l’exprimer.

La transition du système parlementaire au système présidentiel

Senghor a conduit son pays vers l’indépendance en 1960, établissant un système parlementaire au début ; il a pris la présidence de la République, tandis que son compagnon de lutte Mamadou Dia a pris la présidence du gouvernement avec de larges pouvoirs exécutifs. Les idées de Senghor et les efforts de Dia ont constitué la base de l’indépendance pacifique du Sénégal le 4 avril 1960, où ils ont mené les négociations avec Charles de Gaulle pour rejoindre la « communauté française » en 1958, puis pour obtenir l’autonomie. Senghor a transformé la « négritude » et la « transculturation » en leviers de l’indépendance, contribuant à un exceptionnel équilibre dans un continent troublé.

Il croyait que la politique est l’art de gérer l’identité avant d’être une gestion des ressources, et il a formulé sa vision de la négritude comme un ensemble de valeurs économiques, intellectuelles, morales, artistiques et sociales des peuples d’Afrique et des minorités noires à travers le monde.

Malgré l’harmonie initiale, l’année 1962 a vu un affrontement amer entre le président Senghor et son Premier ministre Mamadou Dia sur les orientations de l’État. Dia prônait un socialisme radical et une indépendance économique totale, tandis que Senghor défendait un socialisme spirituel et un pragmatisme progressif.

La relation entre les deux hommes s’est détériorée en raison de leurs divergences de vision, et s’est aggravée après la tentative de coup d’État ratée menée par Mamadou Dia le 17 décembre, suite à quoi Senghor a arrêté Dia et a remplacé le système parlementaire par un système présidentiel en 1963.

Ce tournant a précédé l’expérience de la Fédération du Mali (1959-1960) qui réunissait le Sénégal et le Mali, alors appelé Soudan français, sous la direction de Modibo Keïta. Cette fédération s’est effondrée en raison de divergences idéologiques ; Senghor a préféré l’indépendance sénégalaise tout en maintenant des liens avec la France, tandis que Keïta cherchait un socialisme radical dans son pays.

Contrairement à ses contemporains, Senghor a conçu un modèle de socialisme africain respectueux de l’esprit et de la religion, et a préservé la francophonie comme un « butin de guerre ». Son apogée politique a été atteinte en 1980 lorsqu’il a choisi de quitter volontairement le pouvoir, un geste qui a illustré le respect du poète pour la fin de la poésie, retournant à son siège à l’Académie française en tant que premier Africain à recevoir le titre de « immortel ».

Senghor dans la balance historique

Senghor a marqué sa méthode par une préférence pour la construction pacifique plutôt que la destruction révolutionnaire. Alors que Frantz Fanon voyait dans la violence armée un moyen de purification, Senghor croyait au dialogue culturel comme moyen de libération psychologique plus profonde. En le comparant à Julius Nyerere, on constate que Senghor a bâti un État d’institutions ouvertes. Bien que certains critiquent l’élitisme de Senghor, d’autres estiment que le Sénégal est resté une oasis de stabilité grâce à sa vision qui avait des racines réalistes solides.

Le rythme de la poésie: Épopée du sacrifice et soleil de l’âme

L’expérience poétique de Senghor demeure le réceptacle suprême où se sont fusionnées les douleurs et les espoirs de l’Afrique. Dans son premier recueil « Chants d’ombre » publié en 1945, il a célébré le monde de l’homme noir dans des offrandes noires, et a forgé une philosophie du sacrifice et de la résurrection en hommage aux soldats noirs qui ont sacrifié leur vie dans les guerres de France:

Non.. votre mort n’était pas vaine

Vous êtes les témoins de l’Afrique éternelle

Vous êtes les témoins du monde nouveau qui va venir

Et malgré une vie de prospérité, Senghor est resté rebelle au luxe, côtoyant les pauvres dans les rues de Dakar, ce qui se reflète dans son recueil « Éthiopiques ». Ce don culturel a été couronné par les plus hautes récompenses, telles que le prix de littérature française et son admission à l’Académie française en 1948, et son nom est immortalisé par le prix « Ibn Khaldoun Senghor de traduction ».

Conclusion du voyage: Négritude de l’action et départ en Normandie

Le 20 décembre 2001, le grand poète et pionnier de l’indépendance sénégalaise est décédé chez lui en Normandie, dans le nord de la France, loin du tumulte de la politique mais proche de l’autel de la contemplation littéraire. Senghor est parti en croyant que sa négritude n’est pas une race immobile, mais une force motrice pour le changement, et son corps a été transféré pour être enterré à Dakar, réalisant son dernier retour sur la terre qui l’a éveillé à la lumière des mots mesurés:

Ma négritude.. n’est jamais le sommeil de la lignée, mais le soleil de l’âme

Ma négritude.. vision et vie

Ma négritude.. une houe dans la main et une lance dans la poigne

Ma mission.. éveiller mon peuple vers un avenir radieux

Ma joie.. créer des images pour des nourritures

Ah.. ô lumières mesurées des mots.

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