La Réunion de Washington et les Conflits Miniers en Afrique

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La Réunion de Washington et les Conflits Miniers en Afrique
La Réunion de Washington et les Conflits Miniers en Afrique

Africa-Press. La réunion ministérielle de Washington sur les minerais, tenue le 4 février, s’inscrit dans une démarche américaine visant à institutionnaliser la reconfiguration du secteur minier mondial, en particulier en Afrique, considérée comme un maillon central des chaînes d’approvisionnement en minerais critiques.

Cette initiative s’insère dans une narration occidentale croissante qui cherche à présenter la Chine comme l’acteur dominant et exploiteur des ressources africaines, afin de justifier une redistribution de l’influence dans ce secteur stratégique.

À partir de la crise complexe persistante dans l’est de la République démocratique du Congo, de la nature de l’intervention de l’administration Trump dans ce dossier et des résultats de la réunion de Washington, il apparaît que l’approche américaine actuelle — qui privilégie l’accès aux ressources au détriment de la paix et de la construction de l’État — aura des répercussions négatives sur l’ensemble des conflits africains, ainsi que sur les efforts de règlement des différends, de renforcement de la sécurité et de stabilité durable.

Le timing de la réunion et ses implications géopolitiques

Le calendrier de la réunion revêt une portée politique qui dépasse le cadre économique. Il coïncide avec ce que l’on appelle le « processus de Washington » entre Kigali et Kinshasa, à la suite de l’accord du 4 juin 2025, mené parallèlement au « processus de Doha » entre le gouvernement congolais et le mouvement du 23 mars, visant à mettre fin à l’un des conflits les plus longs de la région des Grands Lacs. Malgré ces processus et accords, la situation sur le terrain demeure fragile, en raison des violations répétées de toutes les parties, suscitant des craintes croissantes d’un « accord de paix sur le papier ».

Dans ce contexte, Washington apparaît comme un parrain politique de l’accord, non pas par priorité à la fin du conflit ou à la résolution de ses dimensions humanitaires, mais dans l’objectif de sécuriser ses intérêts stratégiques dans le secteur minier et de contrer l’influence chinoise croissante dans l’est de la RDC, en dépit de la persistance d’une crise politique et humanitaire multidimensionnelle.

La narration occidentale sur la Chine et le « piège de la dette »

Le discours occidental s’est longtemps concentré sur l’accusation d’une domination avide de la Chine sur les minerais africains, l’exploitation de ses ressources et l’enfermement des États africains dans un supposé « piège de la dette », notamment à travers l’échange de ressources naturelles contre le remboursement des dettes. Toutefois, ce discours ignore souvent les contextes locaux, la faiblesse de la gouvernance interne et passe sous silence les pratiques historiques des puissances occidentales elles-mêmes dans l’exploitation des ressources du continent.

Bien que les critiques à l’égard des politiques chinoises soient en partie légitimes, réduire la problématique au seul rôle de la Chine relève d’une approche sélective qui occulte un long historique de collusion occidentale avec des réseaux de pillage des ressources par procuration, notamment dans l’est de la RDC, où des pays régionaux comme l’Ouganda et le Rwanda ont joué des rôles fonctionnels au service d’intérêts de grandes puissances.

Les objectifs de la réunion de Washington sur les minerais

Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, Washington accorde une attention accrue au secteur minier dans le cadre d’une stratégie sélective visant à renforcer les partenariats avec les pays riches en ressources, plutôt que d’adopter une approche continentale globale.

Dans ce cadre, près de cinquante pays — dont des États africains clés comme l’Angola, la Zambie et la RDC — ont été invités à discuter des moyens de stabiliser les chaînes d’approvisionnement, d’attirer les investissements et de relever les défis liés à la gouvernance et aux infrastructures.

Certains estiment que, malgré les progrès des initiatives multilatérales de gouvernance des minerais visant à relier le Nord et le Sud dans la perspective d’un « nouvel ordre économique international », soutenues par la société civile et les ONG surveillant les ressources issues des zones de conflit, l’approche américaine suit une trajectoire parallèle marquée par un éloignement du multilatéralisme et par l’ancrage du principe « America First » dans la gestion des ressources stratégiques.

De manière générale, la réunion de Washington cherche à réaffirmer l’hégémonie américaine sur le secteur minier à travers:

1- La conclusion d’accords bilatéraux de long terme avec les pays producteurs.

2- L’activation du corridor de Lobito pour relier les zones minières d’Afrique centrale à l’océan Atlantique.

3- L’imposition de normes alternatives de gouvernance se réclamant du respect de l’environnement et des droits des travailleurs.

4- La mise en place d’incitations et de financements pour réduire les risques encourus par les entreprises américaines.

Nouveau cadre américain: de MSP à FORGE

Dans ce contexte, Washington pilote de nouvelles initiatives internationales visant à contrôler les chaînes d’approvisionnement en minerais essentiels aux technologies et à l’énergie propre. Le « Minerals Security Partnership » (MSP) a constitué un cadre préliminaire réunissant 14 pays occidentaux et l’Union européenne, ainsi que des États producteurs.

Selon certains analystes, ce partenariat représente le noyau d’un « OTAN des minerais » dirigé par Washington pour contrer la Chine. Toutefois, à l’issue de la réunion de Washington, l’administration Trump a annoncé le lancement d’un nouveau cadre, le « Forum for Geostrategic Resource Engagement » (FORGE), destiné à devenir une entité permanente remplaçant le MSP, fondée sur des normes élevées de gouvernance mais placée sous une tutelle américaine explicite.

L’approche de l’administration Trump à l’égard du conflit dans l’est de la République démocratique du Congo, par exemple, révèle un indicateur particulièrement dangereux: l’échange d’accords économiques contre des accords de paix formels qui ignorent les causes structurelles des conflits, au profit d’arrangements servant des intérêts extérieurs à court terme. Cette approche s’accompagne d’une marginalisation des institutions africaines et de leurs cadres régionaux, ce qui risque d’attiser les conflits plutôt que de les résoudre durablement.

En outre, la tendance croissante de l’administration Trump à sécuriser les ressources « à tout prix » pourrait l’amener à reproduire des modèles d’intervention passés, à l’image du cas vénézuélien, dans plusieurs pays africains riches en ressources. Cette probabilité augmente dans un contexte d’érosion des règles et institutions de l’ordre international, souvent mises à mal par les États-Unis, qui apparaissent ici comme une « grande puissance hors normes », avec les menaces que cela fait peser sur la sécurité et la stabilité internationales.

Pour le président congolais Félix Tshisekedi, l’intensification des pressions internationales sur le Rwanda — par des sanctions, le retrait de ses forces de l’est du Congo et l’arrêt de son soutien au Mouvement du 23 mars — constitue un levier de négociation majeur pour obtenir l’appui américain et réorienter l’influence extérieure dans son pays, au détriment de la Chine.

Une nouvelle ruée internationale vers les minerais

La rivalité ne se limite pas aux États-Unis et à la Chine ; elle inclut également l’Union européenne et certaines puissances régionales. En février 2025, l’UE a signé un protocole d’accord avec le Rwanda sur les chaînes de valeur des minerais critiques, afin de sécuriser des approvisionnements stratégiques pour la transition verte et numérique.

La réunion de Washington est perçue comme une réponse directe à cette initiative européenne et comme le signe d’une nouvelle intensification de la compétition internationale pour les ressources africaines. Le président congolais a saisi cette occasion pour renforcer sa position de négociation avec Washington face au Rwanda et à la Chine, Kigali étant accusée par les autorités congolaises d’implication dans le pillage organisé des ressources et de soutien au Mouvement du 23 mars.

L’impasse de l’Union africaine dans la gouvernance des ressources

Malgré l’adoption par l’Union africaine de plusieurs stratégies et chartes, telles que la « Vision africaine des mines » et la stratégie continentale des minerais, le manque de volonté politique et l’absence de mécanismes contraignants ont rendu ces cadres largement inopérants. Il en résulte un recul de l’approche continentale au profit de stratégies nationales qui renforcent le « nationalisme des ressources » et alimentent les conflits.

Ces dynamiques accentuent l’isolement de l’Union africaine, incapable de traduire ses visions continentales en politiques effectives reconnues par les États membres et les puissances internationales. Cela met en lumière un fossé croissant entre les cadres annoncés et la réalité de la gestion des ressources en Afrique.

Par ailleurs, l’ouverture récente de l’administration Trump à certains États du Sahel riches en ressources, comme le Mali — pourtant marqués par des coups d’État et des sanctions de l’UA et de la CEDEAO — est porteuse de signaux inquiétants. Cette orientation risque d’affaiblir davantage un ordre régional déjà fragile et de saper les politiques de démocratisation, de résolution des conflits et de médiation politique, compromettant les perspectives de stabilité à long terme.

Le Rwanda entre partenariat et accusations

Depuis des décennies, le Rwanda et l’Ouganda sont accusés d’être impliqués dans le pillage des ressources de l’est de la RDC, dans un contexte de violences généralisées.

Malgré la signature d’un accord de paix entre Kigali et Kinshasa en décembre 2025 et le maintien du partenariat américano-congolais, le Mouvement du 23 mars demeure un facteur majeur d’instabilité, contrôlant des zones riches en ressources et mettant en place des structures administratives parallèles lui permettant de maîtriser l’extraction et l’accès aux minerais dans le Nord et le Sud-Kivu.

Dans une tentative apparente d’apaiser Kinshasa, le Rwanda a été exclu de la réunion de Washington, bien qu’il soit un acteur clé du secteur minier et du conflit régional. Cette décision illustre une approche pragmatique américaine liant accords miniers et gestion des conflits, au risque d’aggraver la complexité de la région des Grands Lacs.

Les résultats de la réunion de Washington montrent que la prétendue « nouvelle gouvernance » du secteur minier ne fait, au fond, que reproduire d’anciens schémas d’exploitation des ressources, qu’ils soient hérités des puissances coloniales ou semblables aux pratiques que l’Occident reproche à la Chine.

Le résultat demeure le même: l’exportation de matières premières à l’étranger, plutôt que l’autonomisation des États africains par le développement de leurs industries extractives et leur transformation en acteurs industriels à part entière au sein des chaînes de valeur mondiales.

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