CE Qu’Il Faut Savoir
Le Togo adopte une diplomatie équilibrée entre la France et la Russie, cherchant à maximiser ses partenariats. Après une tentative de coup d’État au Bénin, le pays renforce ses relations avec Moscou tout en maintenant des liens prudents avec Paris. Ce repositionnement suscite des inquiétudes en France, mais le Togo insiste sur une diversification des relations internationales.
Africa. En Afrique de l’Ouest, certains États choisissent de renforcer leurs liens historiques avec la France, tandis que d’autres misent sur un rapprochement accéléré avec la Russie. Entre ces deux dynamiques, le Togo cherche à tirer profit des deux camps en menant une diplomatie de l’équilibre et des partenariats multiples.
L’attention s’est portée sur Lomé après l’échec de la tentative de coup d’État militaire au Bénin, le 7 décembre. Le chef des rebelles, le lieutenant-colonel Pascal Tigri, aurait quitté le pays discrètement, en franchissant la frontière vers le Togo. Depuis ce refuge de circonstance, il aurait ensuite pu rejoindre un lieu d’asile plus sûr ailleurs, possiblement à Ouagadougou au Burkina Faso ou à Niamey au Niger.
L’opacité qui entoure le rôle supposé du Togo dans cet épisode s’inscrit dans une logique connue: sous Faure Gnassingbé, le pays a souvent cherché à maximiser son levier diplomatique en bousculant les attentes et en entretenant des relations avec des partenaires internationaux parfois concurrents.
Le pouvoir de Lomé évite soigneusement de donner prise à l’accusation d’avoir appuyé une remise en cause du président béninois Patrice Talon, avec qui les relations restent prudentes. Il se garde aussi de confirmer l’idée, avancée au Bénin, selon laquelle le Togo aurait facilité la fuite de Tigri. Cette sensibilité est d’autant plus forte que les deux pays appartiennent à la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), une organisation fragilisée.
Parallèlement, Gnassingbé ne dissimule pas ses relations cordiales avec le Burkina Faso et avec les régimes militaires sahéliens alliés au Niger et au Mali, trois États qui ont quitté la CEDEAO en janvier dernier. Il veille aussi à rappeler à la France, partenaire traditionnel majeur du Togo, que Lomé dispose d’autres options.
Le 30 octobre, Emmanuel Macron a reçu Faure Gnassingbé à l’Élysée pour des discussions destinées à consolider les relations bilatérales. Moins de trois semaines plus tard, le dirigeant togolais était à Moscou pour une rencontre particulièrement chaleureuse avec Vladimir Poutine. Les deux hommes ont alors avalisé un partenariat de défense permettant aux navires russes d’utiliser le port de Lomé, l’un des ports en eau profonde les mieux équipés de la côte ouest-africaine et un point d’approvisionnement stratégique pour les États sahéliens enclavés.
Là où la visite à Paris a été relativement discrète, le déplacement à Moscou a bénéficié d’une mise en scène très médiatisée. L’accord prévoit un échange de renseignements et des exercices militaires conjoints, tout en écartant, côté togolais, l’idée d’accueillir une base pour “Africa Corps”, présenté comme un successeur de la nébuleuse Wagner. À ce volet sécuritaire se sont ajoutés des projets de coopération économique et l’annonce de la réouverture des ambassades, fermées depuis les années 1990.
Ce repositionnement a inévitablement inquiété la France, qui considérait autrefois le Togo comme l’un de ses alliés les plus sûrs. Au moment de la tentative de putsch au Bénin, Paris a d’ailleurs voulu montrer aux autres gouvernements de la CEDEAO sa capacité à fournir rapidement un appui militaire spécialisé pour défendre l’ordre constitutionnel.
Les autorités togolaises insistent pourtant sur le fait que le rapprochement avec Moscou n’est pas une rupture assumée avec l’Occident, mais une diversification des partenariats. Cette lecture s’accorde avec des évolutions régionales plus larges: il y a trois ans, le Togo et le Gabon ont rejoint le Commonwealth tout en restant membres de l’Organisation internationale de la Francophonie, tandis que l’an dernier, le Ghana anglophone, pilier du Commonwealth, a intégré la Francophonie.
Dans la région, beaucoup de gouvernements rejettent l’idée que ces choix relèveraient d’un nouvel alignement de type “guerre froide” ou d’une rivalité anglo-francophone héritée des anciennes puissances coloniales. Ils défendent plutôt le principe de relations non exclusives, ouvertes à plusieurs partenaires.
Sur le plan régional, l’exécutif togolais a poussé cette approche plus loin. Lomé est un carrefour du fret et du voyage: son port peut accueillir les plus grands porte-conteneurs, avec un système de navires relais qui redistribuent les marchandises vers des ports plus petits. L’aéroport de Lomé dessert de nombreuses destinations en Afrique de l’Ouest et centrale, et la ville abrite des banques et des institutions financières à vocation régionale. Ces atouts ont contribué à diversifier l’économie, même si les campagnes restent relativement pauvres.
Le Togo cherche à demeurer au cœur de la CEDEAO et se trouve sur le corridor stratégique Lagos–Abidjan, axe majeur pour l’intégration économique. Mais Lomé veut également préserver des relations solides avec les régimes militaires dissidents regroupés au sein de l’Alliance des États sahéliens (AES), une option évoquée publiquement par le ministre togolais des Affaires étrangères, Robert Dussey.
Cette stratégie de diversification est aussi liée à des enjeux de politique intérieure. Une réforme constitutionnelle annoncée en 2024 et mise en œuvre cette année a transformé la présidence, soumise à une limitation de mandats, en une fonction largement cérémonielle. L’essentiel du pouvoir exécutif a été transféré au poste de Premier ministre, rebaptisé “président du conseil”, un rôle sans limitation de mandats.
Ce changement a permis à Faure Gnassingbé de céder la présidence à un loyaliste discret tout en assumant la nouvelle fonction exécutive renforcée, dans un paysage politique dominé depuis longtemps par son parti, l’Union pour la République (UNIR). La réforme a suscité une vive controverse, mais les manifestations ont été rapidement étouffées.
Des personnes même faiblement associées aux protestations auraient été placées en garde à vue. Des figures critiques, comme le rappeur Aamron (Narcisse Essiwé Tchalla) ou l’ancienne ministre de la Défense Marguerite Gnakadè, ont été menacées de poursuites. Des journalistes disent avoir été intimidés. Des membres du gouvernement ont accusé les manifestants de violence, alerté contre les “fausses informations” sur les réseaux sociaux et soutenu que certains arguments liés aux droits humains visaient à déstabiliser le pays, accusant aussi une partie de la société civile de fabriquer des accusations contre les forces de sécurité. Un ministre a même assimilé l’incitation à des violences non provoquées à du “terrorisme”.
En septembre, le Parlement européen a adopté une résolution demandant la libération inconditionnelle de prisonniers politiques, dont le citoyen irlando-togolais Abdoul Aziz Goma, détenu depuis 2018. Le gouvernement togolais a réagi en convoquant l’ambassadeur de l’Union européenne, affirmant que la justice togolaise fonctionne de manière indépendante.
En misant sur un réseau international diversifié, Gnassingbé adresse un avertissement aux critiques occidentaux: le Togo a des choix et n’entend pas dépendre d’un seul partenaire. Mais le pays a déjà connu des flambées soudaines de contestation. Malgré une posture assurée, le nouveau “président du conseil” semble avoir jugé utile d’esquisser un geste d’apaisement.
Dans un discours sur l’état de la nation prononcé plus tôt ce mois-ci, il a annoncé qu’il demanderait au ministre de la Justice d’examiner de possibles libérations de détenus. Ce léger infléchissement par rapport à la répression antérieure suggère que, même avec une diplomatie habile, il reste difficile de neutraliser durablement le mécontentement politique qui continue de couver.
Le Togo, anciennement colonie française, a longtemps été considéré comme un allié stratégique de la France en Afrique de l’Ouest. Cependant, ces dernières années, le pays a cherché à diversifier ses partenariats, notamment en se rapprochant de la Russie, ce qui reflète une tendance plus large dans la région où plusieurs États cherchent à établir des relations non exclusives avec divers acteurs internationaux.





